La stratégie d’AQMI des prises d’otages avec rançon : un défi inquiétant pour la lutte contre le financement du terrorisme

L’enlèvement contre rançon est souvent considéré par de nombreux experts comme une source « alternative » de financement du terrorisme. Mais l’enlèvement de cinq ressortissants français au Niger par le groupe terroriste Al Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI) met en lumière une tendance régionale qui a émergé en 2003, lorsque le groupe a lancé une campagne majeure de prises d’otages ciblant les touristes étrangers.

Depuis, AQMI a développé une véritable industrie criminelle en pleine croissance qui s’alimente grâce aux fortes rançons versées par les pays occidentaux et aux recettes du trafic de drogue.

Pour la seule région du Sahel, on estime que les enlèvements contre rançon ont rapporté à AQMI plus de 65 millions de dollars depuis 2005. A l’heure actuelle, plus de 90% du financement du groupe provient de cette source. Le reste vient du trafic de drogue et de donations.

Cette industrie de l’enlèvement est si prospère que les prises d’otages ont connu une croissance de 150% entre 2008 et 2009. La rançon moyenne pour la libération d’un otage occidental est désormais de 6,5 millions de dollars.

Depuis 2008, AQMI a recueilli plus de 25 millions de dollars de rançons dans la région du Sahel. Le budget de l’organisation dépasse désormais celui d’Al Qaïda « central », dont les recettes annuelles sont estimées par les responsables américains entre 5 et 10 millions de dollars.

Mohammed Kamel Rezag Bara, conseiller du Président algérien pour le contre-terrorisme a récemment corroboré ces estimations lors d’une présentation à l’ONU.

Ce nouveau mode de financement du terrorisme offre non seulement au groupe la capacité d’acquérir des armes sophistiquées, des moyens logistiques et de nouveaux outils de recrutement dans des proportions qui soulèvent un véritable problème pour la sécurité internationale ; il met également en cause notre capacité à lutter contre le financement du terrorisme, dès lors que des Etats acceptent de payer des rançons à des groupes terroristes ou répondent favorablement à leurs demandes d’élargissement de détenus terroristes en échange de la libération d’otages.

Jusqu’à présent la communauté internationale n’a apporté qu’une réponse limitée à ce défi croissant pour son cadre juridique.

En décembre 2009, le Conseil de sécurité adoptait la résolution 1904 (2009)  confirmant que l’interdiction des fonds, avoirs financiers et ressources économiques s’appliquait pleinement au paiement de rançons aux individus, groupes et entités figurant sur la liste des sanctions. Mais alors que le versement de rançons est désormais soumis à l’interdiction générale de financement du terrorisme, aucune mesure spécifique d’interdiction n’a été mise en œuvre depuis lors afin de décourager cette pratique. Par ailleurs, les conventions internationales existantes comme la Convention internationale contre la prise d’otages de 1979 et la Convention internationale pour la répression du financement du terrorisme de 2002, ne traitent pas de la question des prises d’otages avec rançon.

L’enjeu devient cependant crucial pour l’avenir de la lutte internationale contre le financement du terrorisme. En juillet 2009, l’Union Africaine appelait à la criminalisation du paiement des rançons, tandis que de nombreux pays qui bannissent officiellement cette pratique, continuent à verser indirectement des rançons aux groupes terroristes, par l’intermédiaire de pays tiers ou de sous-traitants de ces groupes.

Le 27 septembre 2010, lors d’une réunion du Conseil de sécurité des Nations Unies sur le terrorisme, le ministre britannique des affaires étrangères  s’est inquiété de la « tendance croissante des enlèvements contre rançon », soulignant la nécessité « d’agir pour empêcher que les enlèvements avec rançon ne deviennent une source importante de financement du terrorisme », faisant écho à un discours prononcé le 7 septembre 2010 par le conseiller du Président algérien pour le contre-terrorisme lors de l’examen des progrès de la « Stratégie antiterroriste mondiale des Nations Unies ». Son discours est disponible ici .

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Jean-Charles Brisard

Jean-Charles Brisard est consultant international, spécialiste du terrorisme et de son financement.
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